Analyse

Les femmes à la tête des pays, meilleures pour freiner la pandémie ?


Les femmes à la tête des pays, meilleures pour freiner la pandémie ?
La première ministre de Nouvelle-Zélande, Jacinda Ardern, lors de l’assermentation de son nouveau cabinet. (Wikipedia Commons)
  • 26 Juillet 2020

Nouvelle-Zélande, Taïwan, Allemagne, Norvège, Finlande, Islande… Qu’ont en commun ces pays ? Ils ont plutôt bien réussi à contrôler la pandémie. Ils sont aussi dirigés par des femmes. Peut-on réellement faire ce lien?  Le Détecteur de rumeurs nuance.

Depuis quelques mois, plusieurs analystes dans les médias ont soulevé que les femmes leaders avaient mieux contrôlé leurs cas de coronavirus, mieux communiqué et réagi plus rapidement à la crise. Alors que le virus court toujours, il n’est pas possible de tirer des conclusions aussi fermes. Voici toutefois quelques-uns des arguments avancés.

Tous les leaders qui s’en sont bien tirés ne sont pas des femmes; mais ceux ayant particulièrement fait mauvaise figure sont tous des hommes.

Cet argument évoqué par le chroniqueur Nicholas Kristof, du New York Times, ne tient pas compte du fait qu’à peine 10 % des chefs d’État du monde sont des femmes. Elles sont en fait si peu nombreuses qu’il est tentant de les considérer comme représentatives de leur genre, ce qu’on ne fait pas avec les hommes.

De plus, cette tendance n’est pas à sens unique. La Belgique, dirigée par Sophie Wilmès, a un des plus hauts taux de décès dus à la COVID par million d’habitants. Celle qui dirige l’exécutif de Hong Kong, Carrie Lam, a été critiquée pour sa façon de gérer la pandémie. Aux États-Unis, une professeure en science politique a relevé que les gouverneures n’ont pas imposé de confinement plus rapidement que leurs homologues masculins ; la différence se joue plutôt selon les partis politiques. 

Les sociétés élisant des femmes sont plus inclusives : est-ce un facteur de succès?

Une femme leader serait un indicateur parmi d’autres que des personnes possédant différentes perspectives seront à l’origine des décisions, ce qui laisserait moins d’angles morts et permettrait de proposer des solutions plus complètes. Si cette hypothèse devait se vérifier, il serait certain que, devant une situation aussi complexe qu’une pandémie, ce serait un avantage. En Allemagne par exemple, le gouvernement d'Angela Merkel a considéré une variété d’informations qu’on a peu l’habitude d’entendre : modèles épidémiologiques, données des professionnels de la santé, comparaison avec des stratégies d’autres pays. De leur côté, la Suède et le Royaume-Uni se seraient fiés principalement aux modèles épidémiologiques, et très peu à des experts de l’extérieur de l’appareil gouvernemental. 

Un style de leadership différent?

La recherche n’a pas établi que les leaders femmes étaient plus ou moins efficaces, mais certains travaux suggèrent des tendances dans les styles de leadership. Selon le juriste Peter Huang, de l’Université du Colorado, les femmes auraient par exemple, lors de cette crise, été plus enclines à reconnaître leurs limites et à consulter des experts. Les leaders avec un style autoritaire comme au Brésil, aux États-Unis, en Russie ou en Angleterre, auraient laissé leur ego masculin mener leurs décisions.

Une analyse du magazine Politico pointe aussi des caractéristiques de leadership « féminines », comme la collaboration et la compassion. Les femmes leaders seraient plus empathiques, ajoutent pour leur part deux chercheurs américains ; elles mettraient plus d’accent sur la dignité humaine et le « care ». Chez certains hommes, la tendance à ne pas vouloir montrer de faiblesse est également pointée du doigt.

Enfin, des experts interrogés par le magazine Vox ont avancé que les femmes leaders seraient davantage capables d’appeler à la collaboration et à la solidarité, contrairement aux leaders masculins. Certains hommes ressentiraient plutôt une pression à se conformer aux pratiques de gestion de crise qui sont ancrées dans ce qui est perçu comme une « masculinité traditionnelle — et même toxique ».

Mais cette vision essentialiste est loin de faire l’unanimité. « Les femmes sont de meilleures dirigeantes dans ce contexte de crise sanitaire non pas parce que ce sont des femmes ni parce qu’elles font preuve de qualités “féminines”, mais parce qu’elles ont les compétences nécessaires pour diriger un pays», souligne « l’infolettre féministe » Les Glorieuses. Les attributions différentes selon le sexe reflètent davantage les perceptions et les stéréotypes liés au genre ; un leadership de type féminin pourrait donc être adopté par un homme.

Des données peu fiables

Dans tous les cas, avec si peu de femmes à la tête des États, il est facile de tomber dans le « cherry picking ». Le chroniqueur du New York Times cité plus haut dit avoir sélectionné 21 pays, dont 13 dirigés par des hommes. Mais il ne donne pas la liste des pays ni ne précise pourquoi ceux-là ont été choisis plutôt que d’autres.

On compare parfois la Finlande (avec sa première ministre Sanna Marin) et la Suède, qui ont adopté des approches radicalement différentes devant la pandémie ; ou on souligne le succès de Taïwan (dirigé par une présidente), sans parler de Singapour ou de la Corée du Sud, qui ont aussi contrôlé avec succès la pandémie (d’autres articles associent d’ailleurs la « culture de l’obéissance des Asiatiques » avec le contrôle de l’épidémie, une autre analyse un peu boiteuse).

Il y a tout de même deux petites études qui ont voulu vérifier si les femmes leaders avaient fait mieux durant la pandémie. Pas encore revues par les paires, elles ont plusieurs faiblesses. La première étude, de l’Université de Liverpool, ne mentionne pas, elle non plus, les pays inclus dans son analyse. Même si les deux études concluent que les femmes ont mieux fait, elles n’ont pas trouvé de variations statistiquement significatives selon le genre.

Des variables multiples

Préparation à la pandémie, contrôle des infections, stratégie de test, densité de la population, richesse et accès aux soins de santé, démographie, voyages transfrontaliers : tous ces facteurs jouent dans le succès — ou l’échec — de chaque pays. Des petits pays comme Taïwan et la Nouvelle-Zélande, qui sont de surcroît des îles, peuvent par ailleurs appliquer plus rapidement certaines mesures comme la fermeture des frontières ou les tests à grande échelle.

Attribuer le succès d’un pays au genre de son chef est un exercice périlleux, qui relève peut-être du biais de confirmation. Mais au moins, le succès de plusieurs dirigeantes a contredit l’ancienne idée préconçue selon laquelle les hommes faisaient à tous coups de meilleurs leaders que les femmes.

Source : Agence Science Presse


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